LE CHATEAU DE LA REINE BLANCHE

 

     L’un des endroits les plus pittoresques et les plus attachants du domaine forestier de Chantilly est sans conteste le site romantique des étangs de Commelles, à l’extrémité desquels se trouve l’édifice néo-gothique qui porte le nom charmant de château de la Reine Blanche.

     D’après une ancienne tradition, qui est vraisemblablement une légende, Blanche de Castille aurait possédé en ce lieu un petit château construit sur les terres de l’abbaye de Royaumont ; cette dernière fut bâtie par Saint Louis et il est vraisemblable que le pieu souverain ait traversé à plusieurs reprises ces régions, mais ni lui-même ni sa mère ne semblent avoir résidé sur le bord des étangs de Commelles.

     En réalité, on ne trouve dans les archives aucune trace de ce château de la reine Blanche. Il y eut là, au Moyen Age  a écrit M. Gustave Macon dans son ouvrage sur Chantilly et le Musée Condé : un petit domaine donné en 1223 par le roi Louis VIII à rabbaye de la Victoire, près de Senlis, et cédé par celle-ci, en 1293, à Pierre de Chambly, seigneur de Viarmes. Ce dernier bâtit une maison carré pierre de taille, flanquée de quatre tourelles, édifiées sur quatre piliers en forme d’encorbellement.

     En 1412, les étangs et la maison devinrent la propriété de l’Abbaye de Royaumont, qui les possédèrent pendant plus de deux siècles. En 1658, le seigneur de Coye, Toussaint Roze, le secrétaire de Louis XIV, qui écrivait et signait au nom du Roi les documents les plus importants, en devint acquéreur ;  à sa mort, en 1701, les étangs furent achetés par le fils du Grand Condé. La maison, qu’on appelait alors la Loge de Viarmes, servait de moulin ; ce logis était des plus modestes et servit pendant tout le XVlll siècle d’habitation au meunier.

 

Le château de la Reine Blanche d'après un tableau réalisé par Jean-Victor Bertin (1767-1842), reproduit 

 en couverture du Journal 2001 de l'APSOM avec l'autorisation exceptionnelle du conservateur du Musée d’Art de Senlis.                

 

     A la fin de La Restauration, le duc de Bourbon, qui avait racheté les étangs aliénés au moment de la Révolution, décida de faire un rendez-vous de chasse du vieux moulin particulièrement bien situé en pleine forêt, au bord des étangs. Influencé à la fois par le romantisme de son époque et par le souvenir des châteaux qu’il avait visités pendant l’émigration en Angleterre, le Duc de Bourbon chargea, en 1825, son architecte, Victor Dubois, de réparer le bâtiment désigné sous le nom du moulin de la Loge de Viarmes et de le transformer en castel moyenâgeux, dans le genre gothique.

     Les travaux s’échelonnèrent pendant la seconde moitié de l’année 1825 et en 1828 Ies sculpteurs Boichard et Thierry exécutèrent les statues des Trois chevaliers, ainsi que les autres éléments décoratifs de la façade le montant de leurs travaux s’élevèrent à la somme de 31.486 francs.

     A l'intérieur, le château de la reine Blanche se composait de deux pièces: l’une au rez-de-chaussée servait de salon, l’autre au premier, de salle à manger, mais en fait chacune des pièces était augmentée par les quatre tourelles d’angle qui constituaient autant de dégagements et servaient de salles de jeux, de cuisine et d’offices. La particularité de la pièce du premier est constituée par sa vue d’une étendue extraordinaire non seulement une baie vitrée donne sur les étangs de Commelles. mais de l’autre côté, une autre baie vitrée permet d’embrasser d’un coup d’œil la vallée de la Théve et les lointains de Royaumont.

    L’intérieur était gothique ; une voûte en ogive servait de plafond ; toute une décoration de style flamboyant en stuc, imitant le bois, encadrait les portes et la cheminée. Les murs étaient tendus de tissus irlandais, dont la tonalité rappelait la couleur ventre de biche de la tenue de chasse des Condés. Le mobilier était constitué par 4 fauteuils et 10 chaises dont les dossiers étaient surélevés et sculptés comme des stalles de cathédrales le tout était recouvert de cuir de Cordoue d’azur parsemé de fleurs de lis d’or. Au centre se trouvait une vaste table de chêne dont les pieds étaient en ogives sur la cheminée se trouvaient deux candélabres gothiques en fer forgé: les chenets à fleurs de lis étaient gothiques, ainsi que la pelle et les pincettes. Tout était gothique, Il faut avouer que cette reconstitution, sous le règne de Charles X, d’un castel du début du XIII’ siècle, qui n’avait jamais existé, constituait un étonnant rendez-vous de chasse pour le dernier des Condés.

Photo de la pièce du RC loué par l’Institut de France

propriétaire des lieux, à une Sté de Gestion (2009) 

 

    Le prince était alors âgé de soixante-dix ans: néanmoins, on le voyait constamment à cheval  au bord des étangs, accompagné de ses officiers : les comtes de Quesnay et de La Villegontier, de l’inspecteur  des chasses Louis Aubry, du piqueur dénommé Pichonnier,  que l’on appelait “le grand Bruno” et de La Feuille,  dit Verjus. Au cours des chasses, il était sans cesse accompagné par la baronne de Feuchères, dont  le nom est lié au drame qui mit fin, le 27 août 1830, aux jours du malheureux père du duc d’Enghien. Pendant la monarchie de juillet, e château de la Reine Blanche connut encore des heures glorieuses, à l’occasion des chasses à courre organisées par le duc d’Orléans, en l’honneur des premières courses de chevaux de Chantilly; il connut le délaissement pendant e second Empire. Le retour d’exil du duc d’Aumale lui donna une nouvelle vie. Ce dernier augmenta le mobilier de 4 fauteuils et de 8 chaises, toujours dans le style gothique.

      Le 11 mars 1882, une grande chasse fut donnée en l’honneur de impératrice Elisabeth d’Autriche dont la beauté était encore célèbre dans toute l’Europe.  L’épouse de l’empereur François-Joseph vêtue d’une amazone bleu-foncé, arriva en gare de Chantilly à 11 heures, accompagnée de la comtesse Festetics, sa dame d’honneur, du prince de Liechtenstein et de la duchesse d’Uzès ; une voiture la conduisit à la Reine Blanche, où avait lieu le rendez-vous. On attaqua deux cerfs aux Grandes Ventes le duc d’Aumale L’impératrice Elisabeth d’Autriche fit donner toute la meute et réussit à séparer une troisième tête ; il y eut deux magnifiques débuchers, l’un à Orry, l’autre à la Butte aux gendarmes. Le cerf de chasse entra dans une harde de vingt animaux aux Châtaigniers; les chiens furent au-dessus de tout éloge; ils surent se garder du change et le cerf fut pris à Molton après 2 heures 1/2 de chasse. L’impératrice arrivait d’Irlande où elle avait galopé dans un pays coupé de gros obstacles ; ses chevaux étaient très entrainés, et elle suivit la chasse en cavalière accomplie ; puis la retraite se fit au grand trot jusqu’à la Reine Blanche, où un lunch était préparé. Elisabeth séduisit tous ceux qui la virent par son charme et ses réparties pleines d’originalité.

      Le rendez-vous de la Reine Blanche accueillit encore d’autres hôtes illustres: le prince de Galles, la reine de Naples, le duc de Bragance, le grand duc et la grande duchesse Wladimir de Russie, le grand duc Paul, le duc de Mecklembourg. Naturellement, tous les parents du duc d’Aumale se retrouvaient là chez eux, en famille: ses frères, d’abord le prince de Joinville, les ducs ce Nemours et de Montpensier; puis ses neveux, le comte de Paris. Les ducs de Chartres et d’Alençon ; parmi les habitués, on voyait fréquemment aux étangs le Comte Vigier, le Marquis de L’Aigle. M. de Beauvoir, les Murat, les Noailles, la baronne Gustave de Rothschild.

      Lorsque le duc d’Aumale dut partir pour la seconde fois en exil, en 1886, il se sépara de toute sa meute. Le rendez-vous de la Reine Blanche connut un nouvel abandon ; les étangs furent encore de temps à autre tirés de leur sommeil par les échos ces meutes du prince de Joinville et du duc de Chartres, mais à la mort de ce dernier, en 1910, le castel néo-gothique ferma définitivement ses portes. La vie s’y est arrêtée comme au château de  la Belle-au-Bois-Dormant. L’intérieur a vieilli  il s’est fané, mais il subsiste : on voit toujours sur les murs le tissu irlandais dont ces derniers furent tendus en 1826; le mobilier est intact. Aussi les Conservateurs du Musée Condé souhaitent-ils remettre la demeure en état et reconstituer le décor du château de la Reine Blanche qui, non seulement fut le témoin des heures les plus brillantes de la grande Vénerie de Chantilly, mais est à l'heure actuelle un spécimen particulièrement  exceptionnel de l‘art décoratif du style néogothique inspiré par le romantisme.

Raoul de Broglie, Conservateur-adjoint du Musée Condé

(Raoul-Louis de Brogliené le 04/11/1904, prince de Broglie, mort le 03/11/1982)       

 

LE CHATEAU DE LA REINE BLANCHE - Un dossier proposé par l'APSOM

Transcription numérique, mise en ligne et photos aditionnelles: R Heinrich Mars 2009  ©APSOM